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Le pote poète de David Goudreault

24 mars 2022

En janvier dernier, j’ai publié une chronique intitulée «Elle avait peur des mots» à propos de l’éprouvante relation de ma fille avec la lecture et de la façon dont elle a finalement réussi à s’ouvrir aux mots et à ne plus les considérer comme ses ennemis jurés. Peu après la parution du texte, Dominic Boisvert, enseignant de 6e année à l’école primaire de Sainte-Flore à Shawinigan, avait communiqué avec moi. Il désirait partager avec moi une histoire présentant d’étonnantes similitudes avec mon témoignage. Celle du jeune Michael.

Dominic m’avait donné rendez-vous sur l’heure du dîner. Après la traversée du brouhaha typique des corridors d’une école primaire, je suis entré dans sa classe. L’endroit était lumineux, grâce à l’abondante fenestration, mais surtout en raison du climat qui y régnait.

Lors de notre rencontre, il était accompagné de Michael et d’une autre élève de la classe, Heidi. À mon arrivée, Michael avait une main posée sur son portable et de l’autre, il tournait instinctivement une couette de ses cheveux bouclés. Il a détourné son regard de l’écran le temps de me saluer, avant de s’y replonger de plus belle. Heidi, au contraire, n’a pas hésité à entamer la discussion.

Quelques jours auparavant, Dominic m’avait glissé un mot sur Michael, un attachant garçon qui vit un parcours scolaire parsemé d’embûches. En français, bien qu’il s’en tire en lecture, la portion écriture lui est particulièrement laborieuse. Dans son cas, c’est la raison première de l’utilisation du portable. Ses mains et son regard sont d’ailleurs restés posés sur celui-ci au début de notre rencontre. À quelques occasions, Dominic a même dû lui rappeler de lever les yeux pour suivre notre échange.

Le 10 décembre dernier, David Goudreault est venu en classe. Pour l’occasion, il était accompagné d’une équipe de tournage de la série «Du monde, des mots», qui débutera le 6 mai prochain sur ICI ARTV. Ce moment fut tout aussi marquant pour les élèves que pour Dominic, qui me raconte avec délectation l’instant où le romancier et poète trifluvien est monté sur son bureau pour déclamer «J’en appelle à la poésie». Cette journée-là, il a fait vivre aux jeunes un atelier d’écriture poétique dirigé. À la fin de l’exercice, il a demandé: «Qui aimerait venir lire son poème en avant?» Contre toute attente, Michael fut l’un des quelques élèves à lever la main, ce qu’il fait rarement. Parfois, ça lui arrive pour répondre à une question, mais jamais dans le but de prendre la parole devant ses camarades. Mais pourquoi cette fois-là? «Parce que j’étais fier de ce que j’avais écrit», m’a-t-il répondu sans hésitation, laissant apparaître son sourire au-dessus de l’écran du portable derrière lequel il semblait jusque-là se réfugier.

Puis, au travers d’une pile de papiers, il a sorti une feuille de cartable légèrement chiffonnée et l’a déposée devant moi. Sur celle-ci se trouvait un texte, garni de fautes, qu’il avait gribouillé au crayon de plomb. C’est la feuille qu’il tenait fébrilement entre ses mains ce jour-là. Ce moment, où malgré toute sa bonne volonté, il n’arriva pas à en faire la lecture alors que tous les regards étaient tournés vers lui. C’est alors que David Goudreault s’est approché. Il a posé un genou à terre, à ses côtés. Comme un grand frère attentionné. Comme un socle permettant au jeune Michael de s’ancrer solidement. C’est finalement en duo que la lecture fut reprise, avec succès. Avec fierté.

Le poème a profondément touché David. Un véritable coup de cœur. Spontanément, il a invité Michael à son spectacle le soir même à Trois-Rivières. Après la représentation, il lui a remis un carnet de notes, pour l’inciter à ne plus arrêter d’écrire, ainsi qu’un chandail avec une dédicace marquée au feutre noir: «Pour Michael Angel, mon pote poète».

Enhardi par l’expérience qu’il venait de vivre, Michael a commencé à assumer ses difficultés et à ne plus les percevoir comme un frein. Il s’est mis à écrire, sans se soucier de quoi que ce soit. Juste écrire.

C’est là que Heidi entre en jeu. Sachant qu’elle s’intéressait déjà à la poésie et connaissant sa facilité en français, Dominic lui a demandé de donner un coup de pouce à Michael. Depuis, elle l’aide à corriger les textes, à les retravailler et à les mettre en page. Un rôle qu’elle a rapidement pris au sérieux. «On a passé des soirées à écrire des poèmes et à les corriger», m’a-t-elle lancé avec un plaisir non dissimulé.

Une anecdote résume parfaitement le phénomène qui est en train de se produire dans cette petite école du cœur villageois de Sainte-Flore. Dernièrement, à l’heure de la récréation, Dominic a aperçu Michael, à l’écart, adossé à un mur, replié sur lui-même. Voyant qu’il était visiblement en colère, il lui a lancé: «Au lieu de rester là à perdre ta récré, va dans la classe et écris». C’est ce qu’il a fait. Les mots se sont alors enfilés à une vitesse folle, sans ponctuation, sans pause, mais aussi sans complexe et sans retenue. Durant ces quelques minutes, il a écrit sur la colère. Sur sa propre colère. Sur l’origine profonde de sa colère. La poésie devenant le déversoir des émotions enfouies. Et depuis que la colère de Michael se transforme en mots, elle s’apaise en lui.

Encore aujourd’hui, le travail d’écriture de Michael se poursuit. L’objectif est maintenant de réunir ses poèmes en un recueil. Un projet dont la concrétisation est surtout rendue possible grâce à la bienveillance de son enseignant, Dominic, et à la générosité de son amie, Heidi.

Alors que la cloche sonnait le retour en classe et que je m’apprêtais à les quitter, j’ai eu droit à un scoop: quelqu’un s’est offert pour écrire la préface du recueil de Michael... un certain David Goudreault.